Haridas Greif, compositeur occidental évoque la musique spirituelle de Sri Chinmoy né au Bengale

haridasoliviergreif.jpg

Haridas Olivier Greif (1950-2000) a rédigé en tant que spécialiste et connaisseur ces propos sur la musique de Sri Chinmoy dans le programme du Concert de Paix que le Maître spirituel a donné, à Paris, le 13 octobre 1984 ; l’analyse étant celle d’une « oreille parfaite », à propos d’un Compositeur, Sri Chinmoy, qui a dépassé les sommets de la réalisation spirituelle, nous avons opté pour ne pas perdre cet écrit et le rapporter sur notre blog. Laissons la parole au grand pianiste et compositeur d’avant-garde qu’est toujours Haridas Greif :

Si l’on cherchait aux chants de Sri Chinmoy une filiation, c’est du côté de son ascendance bengali qu’il faudrait se tourner. En effet, le Bengale constitue pour l’Inde une extraordinaire pépinière de poètes et de musiciens. Comme les quelques deux mille chants du plus illustre de ses enfants, Rabindranath Tagore, ceux de Sri Chinmoy s’attachent à réunir mélodie et verbe en une seule flamme lyrique et ascendante. 

Ils excèdent rarement cinq minutes, dix au plus. La plupart tiennent sur une seule page. Ils sont tous monodiques.
C’est toujours animé de souci de refuser tout effet inutile que Sri Chinmoy tient à garder à ses chants une ligne unique et dépouillée. L’inspiration d’un maître réalisé émane du plus haut niveau de conscience. Dans ces régions éthérées où l’oxygène se fait rare, seul parvient à voler l’oiseau de l’âme, solitaire et diaphane. Un vêtement harmonique -aussi léger ou soyeux soit-il l’alourdirait, laissant à penser que la pure beauté de son chant ne se suffit point à elle-même. Néanmoins, la ligne mélodique est parfois si riche de résonances qu’elle semble contenir une harmonie « non-dite ». Le notes se répondent les unes aux autres, créant comme un tissu harmonique imaginaire.

L’harmonie, si elle est présente, n’est pas exprimée.

sur le plan du rythme, on ne sera pas étonné d’apprendre que la musique de Sri Chinmoy -issue de la plus grande tradition rythmique de l’humanité (voir les « deci-thalas » ou traités du rythme de l’Inde)- soit d’une étonnante richesse. Le rythme y est parfois si vivant, si autonome, qu’il paraît faire danser la mélodie.

Sri Chinmoy, on s’en doute, fait largement appel aux rythmes irréguliers -à cinq ou sept temps- ou aux syncopes.

Aux niveau des modes employés, la diversité est aussi confondante. L’universalité de l’auteur déteint sur sa musique. Toutes les traditions modales s’y retrouvent. Ici l’on perçoit un mode pentatonique d’allure japonaise, là une seconde augmentée qui évoque les musiques du golfe arabe, ici un mode majeur venant en droite ligne du classicisme européen.

Cet œcuménisme, qui semble tirer profit de tous les acquits musicaux des différentes cultures du monde, est encore rehaussé par l’originalité de la beauté extraordinaire des thèmes, riches trouvailles mélodiques.

Enfin par-dessus tout, de ces chants en leur ensemble irradie une qualité d’émotion tout à fait particulière, qui nous remémore une patrie lointaine et oubliée, inexplorée et pourtant familière. Il ne s’agit plus du Japon, de l’Inde ou de l’Islam. Ici, nulle impression d’éloignement, car aussitôt, ces chants nous rappellent leur origine « céleste ». N’est-ce pas leur mérite essentiel ?

Ecoutés, ils nous font nous souvenir d’où nous venons. Assimilés, ils nous révèlent où nous allons ; mieux, ils nous y mènent.

Ces chants font d’avantages qu’exprimer les réalités supérieures.

Ils sont ces réalités. Sri Chinmoy ne dépeint pas, il fait descendre. Il reconnaît lui-même n’être point l’auteur de ses chants. Je l’ai vu maintes et maintes fois à l’œuvre. L’évidence s’impose : ce n’est pas lui qui compose. En cela, il rejoint un compositeur comme Gustav Mahler lorsqu’il dit : « Je ne choisis pas ce que je compose, cela me choisit. » D’où l’impression rarissime que l’on a lorsque l’on s’abandonne à cette musique de ne plus participer à un geste de communication individuelle, mais à un concert cosmique où toutes les forces célestes de l’univers joindraient leurs chants.

Cette musique nous élève de l’individuel vers l’universel, et non seulement vers le collectif, comme tant de musiques d’aujourd’hui. Elle nous force à ne point rester des auditeurs passifs extérieurs. Elle nous touche au plus profond de nous-mêmes, et c’est au plus profond de nous mêmes qu’elle opère, nous acheminant vers une transformation radicale. En ce sens, elle est enseignement spirituel pur.

Laisser un commentaire